PASSÉ AU FUTUR

Peindre le temps, est-ce peindre son temps ? La peinture que Caroline David propose au spectateur dans sa série Passé au futur (dans laquelle figure aussi la sculpture La tête au carré) est une peinture qui brasse, au sens physique du terme, un spectre temporel et géographique très large. Dans ses toiles, les monarques du XVIIe siècle cohabitent avec les artistes-rois du XXIe, la cour de Versailles (telle que le cinéma contemporain a pu la filmer) avec le luxe le plus tendance de Hong Kong (lui-même produit de l’exportation occidentale). Ces influences variées, mêlées, métissées, donnent à cette nouvelle série des airs de petit atlas imaginaire dans lequel le spectateur serait invité à une promenade dans le temps et l’espace. Au sein d’une culture devenue globale, les univers les plus hétéroclites se rencontreraient, sur le mode d’un contraste volontiers ludique, d’un dialogue à la liberté insolente, dont témoignent certains des titres choisis par l’artiste.

Transparition

Acrylique et aérosol sur toile - 160 X 120 cm

Souvenirs d'une Geisha

Acrylique et aérosol sur toile - 160 X 120 cm

Inception

Acrylique et aérosol sur toile - 160 X 120 cm

Marie-Antoinette à la Duchesse de Polignac : "J'le kiffe grave ce sac !"

Acrylique sur toile - 160 X 120 cm

Louis XIV à Takashi Murakami : "Tu penses que le gros lapin rose serait mieux dans la galerie des glaces ?"

Acrylique sur toile - 160 X 120 cm

La tête au carré

Acrylique sur bois de hêtre - sculpture - Largeur 33 X Hauteur 52 X profondeur 50 cm - Poids 38 Kg

Planète Fukushima

Acrylique et aérosol sur toile - 160 X 120 cm

Shaolin fighter

Acrylique et aérosol sur toile - 160 X 120 cm

Mais sous la surface colorée et souvent riante des tableaux, derrière l’humour né de l’incongruité des confrontations et la clarté apparente de la ligne, on sent poindre, indéniablement, une certaine inquiétude.
Relais du spectateur au sein du tableau, une geisha égarée dans le Tokyo des néons et un indien perdu dans cette utopie urbanistique qu’est Brasilia posent leur regard, baissé, dérobé, sur des paysages urbains devenus méconnaissables voire indéchiffrables. La question qu’ils semblent poser, au spectateur peut-être, est celle qui innerve l’ensemble des toiles de la série : quelle place pour les traditions – quelle place pour eux – dans le monde contemporain ? Question que la composition des tableaux vient redoubler : reléguées à la marge du cadre, ces figures énigmatiques, nimbées d’une pluie de pixels, menacent de s’évanouir à tout moment.

En mettant en présence des univers a priori incompatibles, Caroline David les met aussi en tension, rendant possibles de surprenants renversements de situation : la toile se fait terrain de jeu sur lequel c’est parfois l’outsider qui prend sa revanche. Comme elles semblent tristes et ternes, ces allées de supermarché, en comparaison de ces deux paysans Dinka qui, arrachés aux allées de leurs fermes, y ont échoué ! Par l’artifice de la composition et le jeu des couleurs, c’est soudain l’univers familier qui se voit spectralisé par la présence d’un monde inconnu au pouvoir de fascination intact. Même constat pour ce moine Shaolin, dont la lame éclatante traverse le temps autant que la toile, et semble condamner le train esquissé à l’arrière-plan, vague apparition numérique, à disparaître. Ainsi la peinture de Caroline David, plutôt qu’une dénonciation simpliste du darwinisme culturel du monde contemporain, se donne à voir comme un espace de renégociation, de rééquilibrage des rapports interculturels, dans lequel des traditions menacées voire disparues, parce que passées, trouveraient un nouveau droit de cité.

Toutefois, et c’est aussi là ce qui fait la richesse de son travail, la question que Caroline David pose quant aux traditions qu’elle met en scène dans ses peintures s’applique aussi, non sans une certaine ironie, à sa propre peinture. « Quelle place pour les traditions dans la culture globale contemporaine ? » demandent les toiles. Et le spectateur de répondre : « quelle place pour la peinture dans une culture de l’image dominée par la photographie, le film, et l’image numérique ? » Parmi les gestes traditionnels que Caroline David interroge et met en scène, il en est un qui est invisible parce qu’omniprésent : celui de la peinture elle-même.

La peinture fait en effet partie de ces traditions menacées par l’évolution technologique : comme Roland Barthes le souligne dans La Chambre claire, l’avènement de la photographie a fait entrer la peinture dans l’âge de la hantise, que le développement récent des technologies numériques n’a fait qu’exacerber : « La Photographie a été, est encore tourmentée par le fantôme de la Peinture. » Le travail de Caroline David atteste de ce que l’équation peut s’inverser : si la peinture subit la concurrence d’autres images, elle peut aussi les battre à leur propre jeu en assimilant leurs techniques.

Non seulement les toiles de Passé au futur refusent l’abstraction, dans laquelle on a pu voir une réponse de la peinture à la concurrence de la photographie dans l’imitation du réel, mais surtout, elles ramènent vers la toile la photographie, base transformée du travail pictural, mais encore les technologies et les arts plus récents. Avec la photographie, le cinéma et les technologies numériques (déjà présents dans sa précédente série, Avatar) se voient ainsi réintégrés au geste de la peinture.

Dans une démarche qui poursuit celle du pop-art, l’artiste, en même temps qu’elle embrasse la modernité, refuse de lui sacrifier la peinture.
En outre, les technologies modernes ne lui fournissent pas seulement des éléments de langage pictural (pixellisation et travail chromatique tiré des arts numériques, surexposition, effets de solarisation et de négatifs tirés de la photographie), mais, de façon plus cruciale encore, la matière même de ses toiles, grâce à l’accès sans précédent que les technologies modernes donnent à l’image.

C’est ainsi sous le signe de l’ambiguïté que Caroline David peint la modernité. En peignant le temps, le temps qui passe, le temps qui sépare les cultures mais aussi celui qui, de façon parfois surprenante, unit les traditions les plus diverses, elle peint aussi, sinon son temps, du moins avec son temps : un temps dans lequel la globalisation, en même temps qu’elle menace d’éradiquer les cultures traditionnelles, nous donne aussi l’occasion d’entamer avec elles un dialogue renouvelé.

 

 

Vanasay Khamphommala,
Docteur en études théâtrales et metteur en scène

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© Caroline David